Sur l’éthique du poème

Ce texte a été lu à l’occasion de la cérémonie du Prix Louise Labé, remis à Sylvie Kandé, dans le cadre de la Maison Wallonie Bruxelles.

Je définirai d’emblée l’éthique du poème en lien avec l’ouvrage de la langue, la langue qui s’acquière, proche d’un geste de résistance au lieu commun compris à l’horizon de la tyrannie du stéréotype, et plus conséquemment du discours convenu.

A ce seul égard, uniquement compte la poéticité de la forme et du sens, en sorte que n’importe quel genre peut se voir indexé par le poète au domaine de la poésie, pourvu seulement qu’il s’atteste du trait de poéticité.

Je rappellerai ici – en mémoire de Jean Cohen- que la poéticité est à la poésie, ce que la littérarité est à la littérature. Le profil formel de la poéticité consiste à creuser l’écart relativement à la norme admise de chaque niveau d’organisation de l’usage commun : palier sonore, palier grammatical, palier sémantique. Ceci constitue le principe culturel de l’art poétique, au-delà, ou en-deçà de tout réquisit d’école.

L’éthique ainsi esquissée suppose aussi la science critique de l’esprit du temps : esprit abandonné à la trivialité, au vulgaire triomphant, au meurtre de la parole, si affine du raptus forcément désymbolisé. Cette science devrait obliger le poète à se soucier de ses contemporains, en les aidant, par sa contribution aussi spéciale que rare, sinon raréfiée, à s’émanciper des chaînes de la conformité silencieuse, au moins autant que de l’envoûtement du poncif mimétique.

Nous savons tous que les hommes naissent également enchaînés à l’idiome de leur tribu, déjà saisis dans une histoire et des conflits qu’ils n’ont pas choisi, saisis dans les rets d’une identité surplombante qui leur a déjà assigné le sexe et la place et le rythme de leur parole. 

A cette aune d’extrême dépendance, la possibilité de la poésie consiste d’abord en une brèche, ou une faille entrevue à la naissance de la venue aux mots (cette faille peut un jour embraser une vie lumineuse de révolte fertile), entrevue avant même la venue au monde.

 Mais cette évasion des rives des pesanteurs d’avant, cette échappée belle au-delà des frontières assignées par les guerres des autres, il appartient au poète d’en déplacer les limites, ou de les abolir. L’éthique du poète précède donc celle du poème, elle épouse les lignes brisées de la rupture, et celle plus prometteuses du refus.

Ce refus du monde comme il va s’argumente sans prémisses, sans mineures, il ne court jamais avec hâte aux conclusions ultime. Ce refus s’identifie à la suspension des certitudes suggérées dans le liquide amniotique de ce que l’on appelle l’univers ou le corps culturel, dont bien peu sortent véritablement grandis, ou accomplis.

Depuis le premier quart du 20è siècle, les mouvements d’avant-garde ont eu raison des codes esthétiques, hormis une tradition littéraire néo-classique, seulement soucieuse de défendre la langue française, il paraît difficile de reconnaître la moindre sensibilité d’école. L’expression de la subjectivité s’en est trouvée libérée, voire débridée. Et c’est là que se pose mais aussi se renouvelle la question de l’éthique poétique : elle est aussi bien celle du poète que celle de la facture et des racines psychiques mais aussi spirituelles du poème.

Dès lors le souci de congruence sera primordial. Comme on le sait l’idée d’adéquation s’est articulée à des conceptions philosophiques très différentes, voire disparates, de la congruence expressive : l’individualisme esthétique qui prévaut depuis la fin des codes esthétiques, a privilégié la coïncidence des signes avec les choses, des signes avec leur contexte, des signes avec les autres signes, des signes avec l’imaginaire, des signes avec la fantaisie, des signes avec l’intention du poète.

Aujourd’hui il me semble que devant la destruction économiquement organisée du langage, nommément de la langue française, la priorité éthique du poète devrait le porter à s’engager dans une œuvre de sauvetage et d’innovation tout à la fois. Il s’agit de sauver ce qui reste du monde intérieur, en refusant de l’ensevelir sous la lisse et entêtante injonction du numérique. Préférons à cette dernière l’esprit de communion, fut-il impromptu, mais recommencé.

L’éthique artistique investie dans la production poétique aurait de nouveau charge d’âme, en ce sens exact qu’il incombe au poète d’appréhender avec la meilleure précision ce qui lui apparaît du monde, et des entrelacs que sa sensibilité intelligente tisse avec les attentes ou bien les cris du monde.

Ce serait une éthique de l’appréhension de chaque épiphanie susceptible de se donner, à la mémoire, à l’attention. Il suffirait de réhabiliter cette écoute simple, aussi simple qu’exigeante et discrète pour restituer aux mots leur acuité, ou leur tonalité messianique.

Je conçois mal une poésie qui ne ferait plus alliance avec le Très Haut, même dans l’aveu de son nécessaire éloignement. Peut être obligée pour que l’ouvrage de la langue atteigne à quelque transcendance.

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Un dernier aperçu enfin : Pour moi, au-delà de quelques ilots je n’ai jamais su socialité plus imbue d’elle-même, plus méchante, ni plus vaine, plus envieuse, d’humanité moins véritable que ses mots, que parmi la société des poètes.

Sectateurs de marivaudages, hauteurs superflues, amour de soi porté à l’excès de toutes les condescendances, la plupart d’entre eux/elles prétendent assigner à la procession de l’expression poétique les contraintes spéculaires d’une carrière bien menée. 

Voilà une contradiction poussée au suprême degré du marché des vanités !  Nous apprenons ainsi que la plupart se cultivent des allures de chevaux entraînés au tiercé des grandes saisons. Ces mœurs, cette éthique-là, définissent peut-être un jeu, par-delà le bien et le mal, mais est-ce encore l’éthique risquée de la poésie ?

Ma défiance génuine, mon allergie à ces mauvaises manières d’être poète, sont peut-être, du peu que j’observe, les simples règle d’or du pur dépouillement auquel, le plus, je tiens, et que je souhaite à tout véritable poète qui espère faire œuvre de poésie personnelle. 

Il faut pouvoir écrire discrètement, même des années durant, un lyrisme épuré, en se situant déjà de l’autre côté de nos jours : d’Afrique, d’Europe, d’Orient, mais toujours depuis l’idiome de France, sachant regarder dans les yeux le silence dont quelques-uns seulement les sauvera, des textes capables d’être par eux-mêmes, leurs uniques plaideurs.